L’Iran aujourd’hui, vers une voie révolutionnaire

Alireza Kia

Résumé : Le lieu où s’exercent les forces alors que la fin du régime se profile à l’horizon
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Soulèvement populaire et forces réactionnaires au sein de l’opposition :
Une fois de plus, à partir du 28 décembre 2025, le peuple iranien a élevé la voix pour protester non seulement contre la pauvreté, la hausse des prix, l’inflation et l’exploitation, mais aussi contre l’ensemble du système de la République islamique d’Iran. Le slogan dirigé contre le Guide suprême, « Mort à Khamenei », a résonné dans les rues de la plupart des villes. La vie sous ce régime n’est plus supportable pour les travailleurs/travailleuses, les femmes, les jeunes, les personnes LGBT ou les minorités ethniques et religieuses ; de plus, même les classes moyennes sont incapables de vivre sous ce régime. Nous avons assisté à une chute de la valeur du rial (monnaie iranienne) après la guerre de douze jours avec Israël, à la perturbation des services sociaux, à la baisse du pouvoir d’achat, à la récession et à une grave pauvreté dans la société. Les crises économiques, le changement climatique (sécheresse et pénurie d’eau potable), le chômage sévère, le contrôle de la vie des femmes par un État religieux réactionnaire, la corruption du gouvernement et le vol des richesses du peuple iranien par les dirigeants gouvernementaux et militaires ont rapproché les luttes en Iran des conditions révolutionnaires.

D’une part, elles et ils rejettent ce régime islamique ; d’autre part, la classe dirigeante n’a pas répondu aux revendications fondamentales des masses. Ce régime n’est resté au pouvoir que grâce à la répression massive et au massacre des masses non armées. Le cri « Mort au dictateur, mort à Khamenei » a été lancé dans 177 villes de 26 provinces iraniennes. Le peuple iranien exige le renversement révolutionnaire de ce régime criminel. Mais la question principale est de savoir comment le renverser. D’un côté, il y a un manque de forces organisées, en particulier d’organisations ouvrières. De l’autre côté, les forces réactionnaires au sein de l’opposition à ce régime comptent sur l’impérialisme américain pour changer le régime. Si les populations iraniennes luttent contre ce régime, elles doivent également reconnaître et rejeter ces forces réactionnaires au sein de leur mouvement et ne pas se laisser détourner par elles. En fait, elles doivent éviter de répéter un scénario similaire à celui qui s’est produit lors de la révolution de 1979.

Aujourd’hui, nous observons deux forces réactionnaires qui s’opposent au mouvement de libération du peuple iranien. La première est la République islamique d’Iran et ceux qui la défendent consciemment ou inconsciemment. La seconde est constituée par celles et ceux qui sont favorables à un changement de régime, mais qui tentent de s’emparer du pouvoir en soutenant des forces réactionnaires étrangères, telles que les Moudjahidine, en plus des petites et grandes forces réactionnaires. Un courant dangereux est apparu parmi les monarchistes hypocrites qui veulent s’emparer du pouvoir avec l’intervention militaire des États-Unis et d’Israël. Beaucoup de monarchistes iraniens se trouvent à l’étranger. Les partisan·es de cette opinion, consciemment ou inconsciemment, ne reconnaissent pas leur rôle réactionnaire dans le mouvement, estimant que le régime iranien doit être renversé à tout prix et pensant naïvement que toute alternative à ce régime serait meilleure.

Si les membres du second camp (les partisan·es des forces réactionnaires étrangères) ne sont, pour la plupart, pas intéressé·es par leur propre intérêt ou la recherche du pouvoir, elles et ils ignorent soit les conditions historiques spécifiques du passé, à savoir les événements qui se sont déroulés en Iran lors de la révolution de 1979, soit elles et ils ignorent/oublient les leçons tirées de cette révolution. De plus, nous assistons aujourd’hui à l’émergence de nouvelles conditions dans le système capitaliste mondial, à savoir la montée du néofascisme.

Oui, nous aussi, nous pensons que ce régime doit être renversé maintenant et non dans le futur, mais cela ne signifie pas que nous devons tomber dans le piège de défendre Reza Pahlavi, le fils de l’ancien Shah. C’est pourquoi nous adoptons une position radicale en défendant la souveraineté du peuple et en disant non au fils du Shah, à Khamenei et à son régime, ou à tout autre sauveur étranger.

Il est nécessaire ici de tracer consciemment une ligne de démarcation. Sinon, nous serons entraîné·es comme des marionnettes par des réactionnaires poursuivant leurs propres intérêts, et notre existence et notre rôle se limiteront à défendre les dirigeants réactionnaires dans la rue. Nous avons assisté à un scénario similaire lors de la révolution de 1979, lorsque la contre-révolution a surgi de l’intérieur de la révolution et l’a engloutie, et que le fourbe Khomeini a rapidement pu s’emparer du pouvoir total.

Un regard sur la politique de Trump envers l’Iran

Certain·es militant·es de gauche avancent l’idée que Trump tente de forcer l’appareil gouvernemental iranien actuel à modifier son comportement à l’étranger et ses alliances stratégiques afin qu’ils ne soient plus en conflit avec les intérêts américains. Dans ce contexte, les aspects internes du gouvernement ont peu d’importance. Ce qui importe, c’est son comportement à l’étranger : avec qui il commerce, avec quelles puissances il s’allie et s’il accepte les contraintes imposées par l’hégémonie américaine. Vu sous cet angle, la politique de Trump envers l’Iran est cohérente, calculée et profondément pessimiste.

Cette doctrine est clairement visible dans la manière dont l’administration Trump a géré le Venezuela. Dans ce cas, Washington n’a ni démantelé le gouvernement ni reconstruit ses institutions. Le régime est resté essentiellement intact – du moins dans la pratique – même si Maduro a été pris pour cible. La liberté d’action du Venezuela a été sévèrement restreinte. Les sanctions et les pressions américaines ont visé l’accès du pays aux marchés énergétiques et ont cherché à affaiblir ou à rompre ses liens géopolitiques avec la Chine, la Russie, Cuba et l’Iran, pays que Washington considère comme des adversaires. L’objectif n’était pas la démocratisation, mais la modification du comportement par la pression. L’Iran s’inscrit précisément dans ce cadre. Trump veut que Téhéran comprenne que son comportement à l’étranger est déterminé par la pression et la puissance des États-Unis, et non par les ambitions, l’idéologie révolutionnaire ou les préoccupations sécuritaires de l’Iran. Il se moque que les nouveaux dirigeants de Téhéran atteignent leurs objectifs. Ce qu’il veut, c’est que les dirigeants actuels gouvernent différemment, de manière plus prudente, plus prévisible et plus conforme aux préférences stratégiques des États-Unis.

Que Trump envisage de remplacer le régime iranien – changement de régime – ou de le contrôler par le biais de pressions exercées par son administration, dans les deux cas, ce sont les populations iraniennes qui en sont les victimes. Jusqu’à présent, les récentes manifestations en Iran ont donné lieu à des représailles brutales ordonnées par Khamenei, qui ont fait plusieurs milliers de mort·es et des dizaines de milliers d’arrestations. Et ce n’est pas encore fini.

L’absence d’une gauche organisée et la complexité du régime islamique :
L’absence d’une gauche organisée est un signe grave de l’incapacité des forces et des éléments de la gauche iranienne à se préparer, du moins en termes de défense du peuple iranien.

L’absence d’organisations de gauche ne peut être justifiée uniquement par la répression du régime, même si celle-ci a joué un rôle très important. Il faut plutôt y voir une faiblesse de la gauche et des divergences théoriques et stratégiques entre ses différents courants, tant dans la pratique que dans la théorie. Une partie des gauches iraniennes n’a pas encore renoncé à son point de vue campiste. Certain·es adhèrent à la vision de l’Axe de la résistance et continuent de défendre le régime fasciste iranien.

La nouvelle gauche iranienne, qui, en raison des erreurs passées de la gauche traditionnelle avec ses visions avant-gardistes, staliniennes et tiers-mondistes, a été contrainte de prendre un nouveau départ pour comprendre le marxisme de Marx pour l’Iran d’aujourd’hui. Malheureusement, la nouvelle gauche iranienne n’a pas encore réussi à se transformer en une tendance sérieuse et organisée et a encore un long chemin à parcourir.

Outre ces faiblesses de la gauche, le mouvement actuel manque de cohésion et d’organisation. Ce manque d’organisation n’est pas tout à fait accidentel, mais résulte en partie de la politique menée par ce régime réactionnaire, qui se manifeste sous la forme d’un capitalisme oligarchique, dans lequel la direction de la société est assurée par les principaux capitalistes, ainsi que par les forces militaires, les Gardiens de la révolution, les Basij et l’armée, qui fonctionnent selon le système du capitalisme néolibéral.

Les dirigeants du régime et le secteur militaire contrôlent toutes les ressources économiques et vitales et ont la mainmise sur tout, y compris les importations, les exportations et la distribution en Iran. Par conséquent, renverser ce régime ne se limite pas à éliminer les dirigeants au sommet, car l’armée elle-même est également un capitaliste majeur. Le régime dispose également de forces paramilitaires en Syrie, au Liban, en Irak et dans d’autres régions qui le servent en cas de besoin.

D’une manifestation sde commerçant·es à un mouvement de grande ampleur :
Le régime iranien a mis en place un système qui non seulement a soumis les travailleurs/travailleuses et les secteurs laborieux à une pression et à une pauvreté extrêmes, mais qui a également mis en danger les secteurs intermédiaires et commerciaux. Le régime s’est approprié toutes les ressources, laissant plus de la moitié de la population iranienne sous le seuil de pauvreté. C’est la raison pour laquelle les manifestations ont commencé sur le marché iranien, car les populkations n’avaient plus aucun pouvoir d’achat, ce qui a entraîné une grave récession.

Les sanctions économiques imposées par les États-Unis et les gouvernements européens ont exacerbé la situation du peuple iranien, tout comme les politiques économiques du régime de la République islamique. Afin d’atténuer les conditions difficiles qui affligent le peuple iranien, le régime islamique d’Iran imprime depuis des années des billets de banque sans contrepartie afin d’enrayer l’inflation galopante dans le pays. Le régime a habilement imputé la dévaluation de sa monnaie nationale à la hausse du dollar, alors que nous savons tous que la valeur réelle du dollar à l’échelle mondiale a connu des fluctuations très mineures et n’a pas beaucoup d’impact sur la valeur des monnaies nationales des autres pays, y compris l’Iran.

Ce régime prétend actuellement que les manifestations et les luttes des masses sont en réalité « un plan visant à déstabiliser le pays mis en place par Israël et les États-Unis », et tente de justifier la réponse la plus violente à l’insurrection du peuple iranien. Ce régime ignore complètement le fait que la grève du bazar de Téhéran, le secteur le plus traditionnel de l’économie, montre que les récentes manifestations trouvent leur origine dans l’incapacité à fixer les prix des marchandises et dans l’effondrement du commerce, et non simplement dans les provocations étrangères des États-Unis ou d’Israël. Bien que les gouvernements réactionnaires de Trump et Netanyahu soient également impliqués dans la crise iranienne, le principal responsable est le régime réactionnaire de la République islamique. Le président Pezeshkian a délibérément alloué une grande partie du budget du gouvernement pour l’année prochaine aux centres religieux et aux forces militaires et répressives du régime. Il n’a augmenté que de 20% les salaires des employé·Ês et des travailleurs/travailleuses du pays. Cette augmentation salariale, compte tenu de l’inflation élevée de 50% en Iran, signifie l’appauvrissement de la plupart des salarié·es et des travailleurs/travailleuses de la société.

Normalisation de la pauvreté :
Le régime iranien a recouru au massacre brutal du peuple iranien sans défense, sur ordre de Khamenei et en vertu de lois religieuses réactionnaires. Le régime vise à pousser les protestations radicales vers une normalisation de la vie au milieu des ruines, à l’instar du Liban, de la Syrie et d’autres pays pauvres de la région, par une dollarisation officieuse et une « distribution de la pauvreté », c’est-à-dire une situation où les personnes, au lieu d’un « changement structurel », ne cherchent qu’à « survivre dans des conditions difficiles ». D’une part, ce régime a bloqué toute organisation de la lutte collective en militarisant la société et en réprimant constamment les manifestant·es, et d’autre part, en appauvrissant autant que possible une grande partie du peuple iranien. L’histoire des luttes ouvrières a montré que l’augmentation du chômage et l’extrême pauvreté rendent plus difficile l’organisation des travailleurs et des travailleuses. Cette situation, combinée à l’augmentation du nombre de travailleurs /travailleuses contractuel·les et à la répression sévère exercée par les forces militaires réactionnaires au pouvoir, rendra encore plus difficiles les conditions nécessaires à la création de conseils ouvriers et de syndicats.

Le mouvement « femmes, vie, liberté » se poursuit :
Certain·es affirment que le mouvement actuel est différent du mouvement « Femme, vie, liberté » de 2022. Elles et ils soutiennent que le mouvement précédent concernait les revendications des femmes, tandis que le mouvement actuel porte sur l’emploi, le logement et la liberté. En réalité, dans le mouvement de 2022, ce sont les femmes qui ont mené le mouvement non seulement pour les conditions de vie des femmes, mais aussi pour la vie, les conditions économiques et les libertés individuelles et sociales. Le manque de participation des syndicats a entraîné le déclin du mouvement de 2022, mais il semble que le mouvement récent, qui a débuté par des grèves sur les marchés, soit la continuation du mouvement précédent. La participation importante des femmes au nouveau mouvement en est la preuve. Ces deux mouvements sont dialectiquement liés.

Aujourd’hui, le régime iranien a perdu toute son autorité pour gouverner, et les populations ont de fait demandé son renversement. Ce régime déploie ses derniers efforts désespérés pour se sauver. Nous vivons une période critique. Toutes sortes de forces réactionnaires envisagent de prendre le pouvoir et de remplacer ce régime. Dans ces circonstances, nous avons un besoin urgent d’une organisation de masse par les forces révolutionnaires. Le seul moyen de salut est que les forces révolutionnaires et les masses conscientes s’emparent du pouvoir. Ce mouvement, même s’il peut être réprimé, ne s’éteindra pas et se poursuivra.

  

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