L’axe Trump-Poutine et son impact sur la politique mondiale
Summary: French version of article published here: https://imhojournal.org/articles/the-trump-putin-axis-and-its-impact-on-global-politics/; first translated in Entre les lignes entre les mots: https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2025/03/05/etats-unis-trump-apprecie-ce-que-fait-poutine-declare-bernie-sanders-dans-une-interview-exclusive-articles-de-peter-hudis-et-de-brad-mehldau// — Editors
La formation par Donald Trump d’une alliance politique avec le Russe Vladimir Poutine au détriment de la lutte de l’Ukraine pour l’autodétermination n’est peut-être pas totalement inattendue, mais sa rapidité et son ampleur représentent une transformation spectaculaire de la politique mondiale.
Rien ne signale plus clairement – et grossièrement – cette transformation que l’intimidation publique du président ukrainien Volodymyr Zelensky par Trump et J.D. Vance, le 28 février, lors de ce qui était censé être une brève session pour répondre aux questions de la presse avant une réunion privée pour discuter des conditions de la fin de la guerre. Dans une démonstration époustouflante d’arrogance impériale, Trump et Vance ont transformé la séance en une joute oratoire en insultant et en menaçant Zelensky pour avoir dit l’évidence, à savoir qu’on ne peut pas faire confiance à Poutine et que tout accord de paix exige des garanties de sécurité pour l’Ukraine. M. Trump a ensuite annulé les discussions avec M. Zelensky et lui a ordonné de quitter immédiatement le pays. Cette humiliation effrontée d’un chef d’État démocratiquement élu qui ne se soumet pas totalement aux diktats des États-Unis est sans précédent. Elle est aussi inquiétante que l’investiture de Trump cinq semaines plus tôt. L’Ukraine devra subir toute la colère de la machine de guerre meurtrière de Poutine, tout comme la Palestine doit faire face à l’effort fasciste de Netanyahou pour anéantir son existence même.
Ce n’est pas la première fois qu’une grande puissance impérialiste forge soudainement une alliance avec un adversaire de longue date. On peut rappeler l’ouverture soudaine du criminel de guerre Richard Nixon à la Chine au début des années 1970, qui a conduit à un rapprochement qui a fini par prolonger la guerre du Viêt Nam de plusieurs années (Mao a réduit l’aide au Nord-Viêt Nam pour s’attirer les faveurs des États-Unis et Nixon a utilisé son entente avec lui pour exiger de plus grandes concessions de la part de Hanoï). Mais un antécédent encore plus frappant est le pacte Hitler-Staline de 1939. Cela peut sembler exagéré – après tout, l’alliance entre l’Allemagne fasciste et la Russie stalinienne a donné le feu vert à la Seconde Guerre mondiale, et personne ne suggère qu’une troisième guerre mondiale est imminente – bien que les risques soient toujours présents. Néanmoins, le pacte de 1939 mérite d’être rappelé car il a entraîné un changement dans la politique mondiale qui a eu des ramifications idéologiques cruciales, de nombreux progressistes l’ayant soutenu au nom de l’opposition à l’impérialisme occidental, tandis que d’autres l’ont dénoncé comme une trahison des principes du socialisme. L’alliance actuelle entre les États-Unis et Poutine a également de profondes ramifications idéologiques, comme en témoigne le fait que les progressistes opposé·es à la lutte pour l’autodétermination de l’Ukraine voient aujourd’hui leur position partagée par les Républicains MAGA, tandis que d’autres à gauche sont à la recherche de nouveaux départs révolutionnaires, opposés à toutes les formes d’occupation et de colonialisme, de Gaza à l’Ukraine.
La trahison de l’Ukraine
L’alliance Trump-Poutine s’est forgée avec la convocation de pourparlers directs le 18 février entre les représentants des impérialismes américain et russe en Arabie saoudite, une réunion qui a exclu à la fois les Ukrainien·es et les allié·es européen·nes des États-Unis, dont certain·es n’en ont même pas été informé·es à l’avance. Il ne s’agissait pas de négociations : Trump a simplement adopté la quasi-totalité des points de discussion du Kremlin sans même suggérer une seule concession de la part de Poutine. Les délégués russes pouvaient difficilement dissimuler leur choc et leur joie face à ce que Trump a cédé sans qu’il leur en coûte quoi que ce soit.
Le 24 février, à la suite des pourparlers en Arabie saoudite, l’administration Trump a voté contre une résolution de l’Assemblée générale des Nations unies condamnant l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022. C’est la première fois qu’elle le fait, rejoignant ainsi la Russie, la Chine, la Biélorussie, la Corée du Nord et Israël, ainsi que 12 autres pays favorables à Moscou (93 autres pays ont voté oui, 65 se sont abstenus). En brandissant le mensonge selon lequel c’est l’Ukraine, et non la Russie, qui a déclenché la guerre, M. Trump a clairement allié les États-Unis à M. Poutine.
Aucun membre républicain du Congrès ne s’est opposé à cette décision, alors que nombre d’entre elles ou d’entre eux ont passé des années à dénigrer la Russie et à voter en faveur de l’aide à l’Ukraine. De nombreuses et nombreux démocrates ont exprimé leur indignation, mais semblent ne pas savoir quoi faire ensuite. Voilà pour l’affirmation selon laquelle la classe dirigeante américaine a tout intérêt à aider l’Ukraine !
Trump insiste sur le fait que l’Ukraine ne peut pas récupérer vingt pour cent du pays que la Russie occupe depuis 2014 et 2022, et qu’aucune troupe américaine ne sera utilisée pour surveiller un cessez-le-feu qui doit être imposé en grande partie selon les conditions russes. L’Ukraine ne pourrait pas non plus rejoindre l’OTAN, jusqu’à présent l’alliance inter-impérialiste des États-Unis et de l’Europe occidentale.
Plus révélateur encore, Trump a exigé que le gouvernement ukrainien rembourse 500 milliards de dollars aux États-Unis (au moins quatre fois la valeur de toute l’aide militaire et économique qu’il a reçue sous Biden) en cédant 50% du produit de la vente de ses ressources nationales, telles que les minerais, le pétrole et le gaz, et les droits portuaires. L’Ukraine devrait en outre rembourser aux États-Unis deux fois la valeur de toute aide américaine future (il n’est pas précisé si cela inclurait l’assistance militaire). Cela revient à payer 100% d’intérêts en plus du montant total du « prêt ». Dans l’ensemble, cela impliquerait qu’un pourcentage plus élevé du PIB de l’Ukraine soit transféré aux États-Unis que ce que les alliés ont exigé sous forme de réparations de l’Allemagne vaincue après la Première Guerre mondiale.
Cela reviendrait clairement à transformer ce qui reste de l’Ukraine (Poutine demande l’annexion des parties qu’il ne contrôle pas actuellement) en une véritable colonie économique de l’impérialisme américain. Si ce « plan de paix » mal nommé était mis en œuvre, les États-Unis engrangeraient des bénéfices aux dépens de l’Ukraine et la Russie pourrait s’assurer la conquête de certaines parties de son territoire tout en renforçant son appareil militaire amoindri (les forces russes sont proches de l’épuisement en raison de lourdes pertes, notamment en soldats et en armes lourdes telles que les chars et l’artillerie) afin de se préparer à lancer un nouvel assaut dans quelques années.
Comme on pouvait s’y attendre, M. Zelensky s’est d’abord montré réticent face aux exigences de M. Trump, insistant pour que toute concession aux États-Unis contienne des garanties de sécurité susceptibles d’empêcher le renversement du gouvernement ou la reprise de la guerre. Reste à savoir si les Européen·nes les fourniront. La plupart des dirigeant·es des Etats européens ont vécu si longtemps sous le parapluie protecteur des Etats-Unis qu’elles et ils n’imaginent pas comment exister autrement.
Zelensky a subi d’énormes pressions pour capituler devant les exigences américaines. Le 26 février, un accord de principe a été annoncé entre M. Trump et M. Zelensky, prévoyant des conditions légèrement moins onéreuses sur le montant que les États-Unis obtiendraient de la vente des ressources naturelles de l’Ukraine. M. Zelensky a accepté à contrecœur, même si la proposition ne prévoyait aucune garantie de sécurité pour l’Ukraine. M. Trump a exclu l’envoi de forces de maintien de la paix américaines et a déclaré que la charge de les fournir reviendrait aux Européen·nes,. Sur ce point, la Russie insiste sur le fait qu’elle ne l’acceptera jamais. Le 26 février, le ministre russe des affaires étrangères, Sergueï Lavrov, a qualifié de « paroles en l’air » tout déploiement de ces forces de maintien de la paix.
M. Trump a affirmé que la présence d’entreprises américaines sur le terrain en Ukraine pour extraire ses ressources minérales « assurerait automatiquement la sécurité » (l’Ukraine n’a actuellement pas la capacité d’extraire plus qu’une petite partie de ses richesses minérales). Mais, comme l’ont souligné de nombreuses et nombreux Ukrainiens, la présence d’entreprises américaines dans l’est de l’Ukraine n’a pas empêché Poutine d’envahir et d’occuper ces régions. En outre, plus de la moitié des ressources minérales de l’Ukraine se trouvent dans la partie orientale du pays, actuellement occupée par la Russie. Trump lorgne certainement sur ces ressources, que Poutine se fera un plaisir de lui fournir lorsque que l’Ukraine sera gravement affaiblie et démilitarisée.
En attendant, les discussions entre les membres européen·nes de l’OTAN sur l’augmentation de l’aide militaire à l’Ukraine ne sont guère rassurantes. Il leur faudra des années pour compenser la perte de l’aide militaire américaine à l’Ukraine. À titre d’exemple, l’ensemble de l’armée britannique possède actuellement moins de pièces d’artillerie qu’une brigade n’en possédait dans les années 1990. La Russie pourrait se reposer et se reconstruire pendant quelques années (ou moins), puis reprendre son objectif de longue date de s’emparer de l’ensemble de l’Ukraine.
Remettre les pendules à l’heure
Les retombées idéologiques de l’alliance Trump-Poutine sont déjà évidentes dans la façon dont les fausses affirmations de Poutine sur l’Ukraine sont normalisées – et pas seulement par Trump.
Au premier rang de celles-ci figure l’affirmation selon laquelle l’Ukraine a déclenché la guerre en provoquant la Russie par la répression des russophones dans l’est de l’Ukraine et par son désir d’adhérer à l’OTAN. Cette affirmation ne tient pas compte du fait que la guerre a en fait commencé en 2014, lorsque la Russie a envahi l’est de l’Ukraine et la Crimée en réponse à un mouvement démocratique de masse dans les rues de Kiev qui a chassé son dirigeant pro-Moscou, Viktor Yanukovych. Comme il l’avait déjà fait en Ossétie du Sud, en Abkhazie et ailleurs, Poutine a envoyé des troupes (souvent sous la forme de résidents) pour attiser le sentiment séparatiste. La réaction des États-Unis et de l’OTAN à l’époque a été modeste : ils ont imposé des sanctions limitées à la Russie, mais n’ont pas fait grand-chose d’autre. Lorsque la Russie a lancé son invasion à grande échelle en février 2022, les États-Unis ont d’abord demandé à Zelensky de fuir le pays, arguant qu’il n’y avait aucune chance de tenir tête à l’armée russe. Les Ukrainien·nes y sont parvenu·es, à la grande surprise des États-Unis et de Poutine. Ce n’est qu’à ce moment-là que le pipeline d’aide militaire et économique a commencé à couler des États-Unis et de l’OTAN vers l’Ukraine.
Comme je l’ai indiqué au moment de l’invasion russe de 2022, l’affirmation selon laquelle les États-Unis et l’OTAN avaient envie de se battre avec la Russie et ont sauté sur l’occasion lorsque Poutine a envahi le pays est erronée. Les conflits intra-impérialistes sont souvent motivés par des facteurs économiques, tels que la volonté d’accumuler du capital à une échelle toujours plus grande aux dépens de ses rivaux. Mais cela ne s’applique pas au conflit entre les États-Unis et la Russie, car l’économie de cette dernière est trop faible pour constituer une menace pour la domination économique des États-Unis. Comme l’explique le sociologue russe Ilya Matveev, « le poids économique de la Russie post-soviétique a toujours été bien trop limité pour menacer les centres d’accumulation du capital dans le Nord global… En fait, les décisions du Kremlin en 2014 et 2022 étaient le produit d’une vision idéologique spécifique qui met trop l’accent sur les vulnérabilités de la Russie et appelle à une action militaire préventive sous le slogan de « l’offensive est la meilleure défense ». Le conflit entre la Russie et l’Occident, contrairement à la rivalité entre les États-Unis et la Chine, est moins ancré dans des causes structurelles, notamment économiques, que dans des (fausses) perceptions idéologiques ».
Cela explique pourquoi les États-Unis et l’OTAN ont apporté à l’Ukraine un soutien suffisant pour tenir la Russie à distance, mais pas assez pour lui permettre d’infliger une victoire majeure. J’ai écrit en juillet 2024 : « Le fait que le conflit entre les États-Unis et la Russie ne soit pas structurellement enraciné dans la dynamique de l’accumulation mondiale du capital ne le rend pas moins dangereux. Mais cela suggère qu’un changement de gouvernement aux États-Unis dans les mois à venir peut facilement conduire à un rapprochement entre l’impérialisme occidental et la Russie de Poutine. » C’est ce qui s’est produit, avec en point d’orgue l’affirmation de Trump selon laquelle l’Ukraine est responsable du déclenchement de la guerre.
M. Poutine a également affirmé que M. Zelensky était le dirigeant illégitime d’un régime peuplé de « nazis ». En réalité, il a été élu lors d’une élection démocratique avec plus de 70 % des voix, tandis que l’extrême droite néo-fasciste (qui existe certainement en Ukraine, comme dans pratiquement tous les pays européens ainsi qu’aux États-Unis) a obtenu 2% des voix. Trump a répondu à l’objection de Zelensky d’être exclu des discussions sur l’avenir de l’Ukraine en le dénonçant comme un « dictateur » qui n’a le soutien que de 4 % de la population. En fait, à la fin de 2024, son soutien était de 52%, mais à la suite du revirement de Trump sur la politique américaine en faveur de la Russie, il a grimpé à 63%. Bon nombre de ses principaux détracteurs, comme Valery Zaluzhny, ancien commandant en chef de l’armée qui a été démis de ses fonctions par Zelensky il y a un an, affirment désormais qu’ils ont l’intention de voter pour lui une fois la guerre terminée (la Constitution ukrainienne interdit la tenue d’une élection en temps de guerre).
Pendant ce temps, les efforts de Poutine pour briser l’alliance occidentale, qui est depuis longtemps son objectif, sont codifiés par Trump, qui traite ses allié·es de l’OTAN comme quantité négligeable, sauf lorsqu’il s’agit de les inciter à augmenter leurs dépenses militaires afin de libérer les États-Unis de la responsabilité de la sécurité de l’Europe. Les allié·es européen·nes des États-Unis sont complètement déconcertés par la menace de Trump de couper l’aide militaire à l’Ukraine et de lever les sanctions contre la Russie : ils ont été projetés dans un nouveau monde auquel leur mentalité néolibérale ne les avait jamais préparés.
Redessiner la carte politique
Nous assistons aujourd’hui à un redécoupage de la carte politique, car les États-Unis sont en train de passer de leur quête de domination mondiale unique, qui dure depuis des décennies, sous le prétexte illusoire de soutenir la démocratie, à la formation d’un front uni de puissances réactionnaires et néo-fascistes déterminées à poursuivre leurs intérêts nationaux et régionaux.
Il ne s’agit pas d’isolationnisme – ni Trump, ni Poutine, ni Xi Jinping n’entrent dans cette catégorie. Il s’agit plutôt d’un effort pour répondre à l’échec des États-Unis à assurer une domination mondiale unique (comme en témoignent leurs défaites en Irak et en Afghanistan) en revenant à une forme d’impérialisme territorial annexionniste du XXIe siècle. Cela a été initié par l’invasion impérialiste de l’Ukraine par Poutine en 2014 et 2022, et c’est maintenant adopté par Trump qui menace d’annexer le Groenland, le Panama, le Canada et même Gaza alors qu’il promeut les efforts d’Israël pour expulser l’ensemble de la population palestinienne. C’est la raison pour laquelle Trump a tant en commun avec Poutine – ils partagent une vision similaire du monde, dans laquelle même le prétendu droit international et les normes doivent être mis de côté. Il ne faut pas y voir une simple bizarrerie de sa personnalité ou des intérêts commerciaux (bien qu’ils jouent tous deux un rôle important) : ils sont le reflet d’un monde qui se divise progressivement en blocs de pouvoir régionaux fondés sur l’intérêt national pur et simple. Comme l’a dit Peter McLaren, « Trump et Poutine ne cherchent pas la paix, ils cherchent un pacte. Un accord qui consacre l’agression de la Russie comme légitime et la souveraineté de l’Ukraine comme sacrifiable. Un accord qui sape non seulement la souveraineté de l’Ukraine, mais aussi l’idée même que les nations ont le droit d’exister au-delà de la volonté des maîtres impériaux. »
Bien sûr, ce ne sont pas seulement les affaires étrangères qui lient Trump à Poutine – du moins pour l’instant (une chose à propos des néo-fascistes est qu’ils ont rarement du mal à s’entendre avec leurs co-conspirateurs). Ce qui les relie avant tout, c’est leur mépris pour les avancées réalisées par les femmes, les travailleurs et les travailleuseuses, les minorités nationales et les personnes LGBTQ au cours des dernières décennies. L’extrême droite voit en Poutine l’exemple de la défense blanche et raciste contre la démocratie qu’elle arbore. Comme l’a déclaré Poutine il y a quelques années, « les États-Unis continuent d’accueillir de plus en plus d’immigrant·Ês et, d’après ce que j’ai compris, la population blanche et chrétienne est déjà en infériorité numérique… Nous devons préserver [les chrétiens blancs] en les aidant à s’intégrer dans la société. Nous devons préserver [les chrétiens blancs] pour rester un centre important dans le monde ».
C’est pourquoi celles et ceux qui concèdent le moindre terrain au discours de Trump sur l’Ukraine commettent une grave erreur lorsqu’elles et ils supposent que cela peut être en quelque sorte séparé de ses attaques contre les immigré·es, les femmes, les travailleurs/travailleuses et les personnes de couleur aux États-Unis ou séparé de son soutien indéfectible au génocide d’Israël contre les Palestinien·nes. Medea Benjamin, de Code Pink, en est un exemple. Dans un article récent intitulé « Trump donne une chance à la paix en Ukraine », elle écrit : « Des deux côtés de l’Atlantique, l’initiative de Trump [sur l’Ukraine] change la donne. Celles et ceux d’entre nous qui sont impatients de voir la paix s’installer en Ukraine devraient applaudir l’initiative de Trump… Si Trump peut rejeter les arguments politiques qui ont alimenté trois ans de guerre en Ukraine et appliquer la compassion et le bon sens pour mettre fin à cette guerre, alors il peut certainement faire de même au Moyen-Orient. » Mais la dernière chose qui motive Trump est la compassion et le bon sens lorsqu’il s’agit de l’Ukraine (ou de n’importe quel autre pays) – c’est pourquoi attendre de lui qu’il « fasse la même chose au Moyen-Orient » est une invitation au nettoyage ethnique et au génocide. Il ne se soucie pas le moins du monde des Ukrainien·nes, et encore moins de la « paix ». Ce qui l’intéresse, c’est d’extraire le plus de ressources possible d’autant d’endroits qu’il le peut, tout en forgeant un front uni avec des autoritaires partageant les mêmes idées pour écraser ce qui reste de normes et d’institutions démocratiques.
C’est pourquoi l’Ukraine reste une pierre de touche de la politique mondiale. Si Trump et Poutine parviennent à restreindre son combat pour l’autodétermination, il sera d’autant plus difficile de faire avancer les luttes pour la liberté ailleurs. Affirmer ce fait n’implique pas de soutenir Zelensky ou le gouvernement ukrainien actuel, qui gouverne clairement dans le cadre d’un programme néolibéral, pas plus que de soutenir l’OTAN (dont nous avons longtemps combattu l’existence même). Mais comme le notait Trotsky dans ses écrits sur le fascisme, la vérité est concrète : et la vérité concrète est que rester neutre face à l’occupation et à la domination coloniale, c’est en devenir le complice.
Oleg Shein affirme que « tant que Poutine sera président – et il le sera tant qu’il vivre – cette guerre se poursuivra. La raison se trouve à l’intérieur de la Russie : Poutine n’a pas de programme positif pour le pays. Les conflits extérieurs sont la base de son pouvoir. C’est un moyen de consolider l’élite et de gouverner le peuple. La guerre contre l’Ukraine entrera peut-être dans une phase de combustion lente. Mais tant que Poutine gouvernera la Russie, l’histoire des conflits extérieurs se poursuivra.
Solidarité avec l’Ukraine – et la lutte au sens large
L’Ukraine est confrontée à une situation difficile. La guerre terrestre ne s’est pas bien déroulée au cours de l’année écoulée, et l’interruption de l’aide américaine ne manquera pas d’aggraver le problème. Jusqu’à présent, elle a reçu la moitié de son armement et de son aide de l’UE, et un certain nombre d’États (comme la France et la Pologne) promettent de contribuer davantage. Il est difficile de savoir dans quelle mesure cela fera une différence. Mais ce qui est indéniable, c’est la ténacité des Ukrainien·nes : malgré quelques avancées russes au cours des six derniers mois, les territoire conquis sont inférieurs à que ce que la plupart des analystes avaient prévu. Zelensky sera soumis à une pression constante pour accepter une sorte de compromis pourri, mais si le peuple ukrainien souhaite désespérément la paix, la grande majorité ne veut pas de ce qu’il appelle « une paix de la tombe », qui nierait son droit à l’existence en tant que nation et culture. Il est donc probable que la lutte se poursuivra, peut-être sous la forme d’une guérilla, même si une « paix » déshonorante est imposée par les grandes puissances dans leur dos.
Cela comporte également des risques : il est possible que l’extrême droite gagne du terrain en Ukraine au fur et à mesure que la situation devient plus désespérée. L’écrivaine marxiste ukrainien Hanna Perekhoda aborde cette question comme suit : « L’argument selon lequel la présence de l’extrême droite en Ukraine justifie le refus d’envoyer des armes repose sur une erreur de logique assez flagrante : … Il existe en France et en Allemagne des mouvements d’extrême droite infiniment plus influents qu’en Ukraine, et pourtant personne ne leur conteste le droit à l’autodéfense en cas d’agression… Cet argument est d’autant plus hypocrite que nombre de ces mêmes voix de gauche n’hésitent pas à soutenir des mouvements de résistance comprenant des acteurs plus que problématiques. Pourquoi exiger de l’Ukraine une pureté dont aucune autre société n’est tenue de faire preuve lorsqu’elle doit se défendre ? Ce qui est indéniable, c’est que la guerre, qui dure depuis plus de dix ans, a déjà contribué à renforcer et à banaliser des symboles et des discours nationalistes qui étaient auparavant marginaux. Les guerres ne rendent aucune société meilleure. Cependant, la relation entre la livraison d’armes et le renforcement de l’extrême droite en Ukraine est inversement proportionnelle. Les armes envoyées à l’Ukraine servent avant tout à défendre la société dans son ensemble contre une armée d’invasion. La victoire de l’Ukraine garantit l’existence même d’un État dans lequel les citoyen·nes peuvent choisir librement et démocratiquement leur avenir. A l’inverse, rien ne renforce plus les mouvements d’extrême droite ou les organisations terroristes que l’occupation militaire et l’oppression systématique qui l’accompagne ».
Ce n’est pas le moment de s’abstenir de se solidariser avec l’Ukraine – c’est plus important que jamais. C’est vital non seulement dans leur intérêt, mais aussi dans le nôtre, alors que nous sommes de plus en plus soumis à une répression fasciste à l’intérieur des États-Unis, dont l’ampleur ne fait que commencer à se manifester.





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